Les jardins d’enfants

Une alternative à l’école maternelle sauvée de justesse mais sous conditions

Depuis l’adoption il y a quatre ans de la loi sur l’École de la confiance, dite loi Blanquer, les jardins d’enfants, ces structures d’accueil pour enfants de 2 à 6 ans, se battaient pour leur survie et leur pérennisation. Les voici sauvés, grâce au vote d’un projet de loi  entériné par le Sénat ce 19 mars 2024 qui accorde une dérogation permanente à la loi Blanquer en faveur de tous les jardins d’enfants gérés par une collectivité publique ou bénéficiant de financements publics. 


Des structures à l’utilité reconnue, installées en France depuis plus de cent ans 

Ces structures sont nées à l’initiative de Nicolas Fröbel (1782-1852), pédagogue allemand, disciple de Johann Pestalozzi, et qui, au cours d’une promenade dans la nature, eut l’idée de les appeler “kindergarten” ou “jardins d’enfants”, parce que cela lui permettait de suggérer l‘idée que les enfants sont comme des plantes que les adultes aident à grandir, en veillant à préserver leur élan vital et leur spontanéité. 

Fröbel souhaitait créer une structure à mi-chemin entre l’école et la maison, où l’enfant est libre de jouer, et où les institutrices ne s’attachent pas à transmettre un savoir, mais plutôt à favoriser un accompagnement qui permette à chaque enfant de développer son autonomie. Dans un jardin d’enfants, les enfants grandissent et se développent au sein d’un groupe, au moyen du jeu libre, avec des rondes, des jeux chantés, du jardinage. Fröbel considérait toutes ces activités comme les plus adaptées à l’âge de ces enfants, et donc les mieux à même de les préparer aux apprentissages scolaires que seront la lecture, l’écriture, le calcul. 

Cela fait plus de cent ans en France que ces lieux assuraient l’accueil des jeunes enfants jusqu’à six ans, remplissant un rôle social important. Comme l’explique cet article des  Pros de la petite enfance  : Les jardins d’enfants ont une histoire. La plupart sont nés dans l’entre-deux guerre dans des quartiers plutôt populaires. Ils étaient destinés à accueillir les enfants des familles les plus défavorisées avant leur entrée à l’écol donce élémentaire à 6 ans, âge de la scolarité obligatoire. Il faut dire que dans les années 20, les écoles maternelles étaient encore peu nombreuses et que les enfants – surtout ceux issus des familles modestes – les fréquentaient peu. Il y avait donc dans les jardins d’enfants, dès l’origine, une dimension sociale.
Mais ce n’était pas de simples lieux de garde, puisqu’ils devaient préparer les enfants à l’école élémentaire. Il y avait donc une vraie place pour les apprentissages « pré scolaires ». Et déjà l’idée d’œuvrer pour l’égalité des chances avant l’entrée à la « grande école ». 

Les grands oubliés de la loi dite “Blanquer” 

C’étaient les grands oubliés de la loi dite Blanquer : en instituant l’instruction obligatoire dès l’âge de trois ans, celle-ci imposait la scolarisation en école maternelle dès l’âge de trois ans, condamnant par là-même ces structures dont personne n’avait jamais contesté l’intérêt, bien au contraire. Marc Oberti, professeur d’université et directeur de l’Observatoire du Changement (OSC) de Sciences Po, a entrepris une étude relayée dans un article des Pros de la Petite Enfance, étudiant leurs pratiques pédagogiques et le résultat de celles-ci. Il est arrivé à la conclusion suivante : 

Les jardins d’enfants pédagogiques développent un modèle spécifique très riche quant aux apprentissages, à l’autonomie, au rapport aux adultes, au plaisir dans les apprentissages ; ils pratiquent un accompagnement très différent de celui proposé par les écoles maternelles. 

 

Pour rappel, les jardins d’enfants avaient jusqu’à septembre 2024 pour se mettre en conformité avec la loi et se transformer soit en EAJE (Etablissement d’Accueil Jeunes Enfants) soit en école maternelle hors contrat. La proposition de Loi vient d’être votée par les députés en février. Les sénateurs, convaincus eux aussi de l’intérêt pédagogique des jardins d’enfants, ont suivi au mois de mars. 

Une prise en compte nécessaire des spécificités de la petite enfance

Dans son ouvrage intitulé “J’ai mal à ma crèche”, Julie Marty-Pichon, co-présidente de la Fédération Nationale des Educateurs.trices de Jeunes Enfants (FNEJE), plaide pour que la France, à l’image d’autres pays, prenne en compte la spécificité des jeunes enfants. Riche de son expérience dans le domaine, elle milite pour un système intégré, adapté pour les enfants de 0 à 6 ans : 

 “Je suis favorable à un grand ministère de l’Enfance et à un système intégré pour les 0-6 ans comme dans certains pays étrangers. Cette coupure à trois ans n’est pas, du point de vue du développement de l’enfant, légitime. Avec cette idée bien ancrée qu’à la crèche on joue et qu’à l’école on apprend ! Comme si la frontière était nette et précise. Et puis bien sûr on a tendance à opposer professionnels de la petite enfance et enseignants.” 

De nombreux pays partagent une même conception de la petite enfance comme une globalité de 0 à 6 ans. Cette coupure à trois ans entre professionnels de la petite enfance et enseignants est en fait spécifique à la France, et contraire à ce que de très nombreuses études scientifiques viennent relever. On sait que les enfants apprennent beaucoup par eux-mêmes, notamment par le jeu libre, et qu’ils sont acteurs de leurs apprentissages. On sait aussi qu’un enseignement formel introduit trop tôt peut être contre-productif pour de nombreux enfants. 

Madame Marty-Pichon termine son ouvrage en disant que l’on devrait arrêter en France cette scission de la petite enfance : 

“De façon générale, le plus important pour moi est de réfléchir collectivement à la place de l’enfant dans notre société et d’en faire véritablement un sujet à part entière dont on ne peut plus bafouer les droits notamment en matière d’éducation sans violences. En ce qui concerne l’accueil de la petite enfance, je crois urgent de travailler à un système intégré 0-6 ans à la française dans l’intérêt des enfants, des familles et des professionnels.”

Une demi-victoire

Les jardins d’enfants permettraient de répondre à l’appel de Madame Marty-Pichon, mais le vote de ce projet de loi ne constitue qu’une demi-victoire, puisqu’il ne permet de pérenniser que les jardins d’enfants déjà existants, et encore, uniquement ceux qui sont déjà “gérés par une collectivité ou bénéficiant d’un financement public”. Ces structures, qui sont dans l’esprit de la pédagogie Steiner-Waldorf, très attachées au respect des étapes du développement de l’enfant, et qui assurent une continuité pédagogique tout au long de la journée, avec du personnel formé à la petite enfance, resteront donc très largement minoritaires, et nul ne pourra donc plus en créer de nouvelles. Une fois de plus, la liberté de choix de l’éducation que les parents désirent donner à leur enfant est limitée. Nous sommes ici face à un effet délétère d’une loi probablement pleine de bonnes intentions, mais qui ne prend pas en compte les dernières recherches en pédiatrie, ni l’avis de nombreux professionnels de la petite enfance. 

Une utilité corroborée par des recherches récentes

Dans une étude publiée en février 2023 dans le Jounal of Pediatrics, et dont on peut trouver de nombreux extraits traduits dans cet article cité plus haut, les professeurs Gray, Lancy et Bjorklund font état de l’impact alarmant que le déclin du jeu libre et de l’autonomie des enfants sur les 50 dernières années a eu sur la santé mentale des enfants et des jeunes. Ils notent en effet que les dernières décennies ont été marquées par une diminution constante des possibilités pour les enfants de s’adonner à des activités autonomes, notamment le jeu libre. Or, cette réduction des opportunités d’indépendance chez les jeunes a coïncidé avec une hausse alarmante des troubles psychologiques dans cette population. Les taux de dépression, d’anxiété et de suicide chez les enfants et adolescents ont en effet explosé au cours de la même période. Selon les recherches du Dr Peter Gray et de ses collègues, les diagnostics de dépression et d’anxiété ont été multipliés par cinq à huit depuis les années 1950. Les taux de suicide chez les moins de 15 ans ont triplé entre les années 1950 et 2005, et ont de nouveau doublé depuis 2005. Aujourd’hui, le suicide est devenu la deuxième cause de mortalité chez les 10-15 ans. 

 

 

Les auteurs expliquent cette corrélation en montrant que les activités conduites en toute autonomie par les petits enfants contribuent à développer chez eux des compétences telles que les fonctions exécutives, la résilience, la confiance en soi et les compétences sociales. Elles répondent également à des besoins psychologiques importants tels que l’autonomie, la compétence et le sentiment d’appartenance. Selon ces mêmes auteurs toujours, des études rétrospectives montrent que les adultes qui se souviennent d’avoir joué plus souvent pendant leur enfance font état d’une plus grande réussite et d’une plus grande satisfaction dans leur vie. S’ils n’ont pas la possibilité de résoudre des problèmes de manière autonome, les enfants sont privés des expériences de croissance dont ils ont besoin pour faire face à l’adversité à l’avenir. 

Les jardins d’enfants : des structures d’avenir 

Au lieu de se contenter de “pérenniser” les quelques jardins d’enfants existants, nos décideurs politiques devraient être attentifs à l’avis des chercheurs en éducation et des professionnels de la petite enfance, et prendre conscience des effets dévastateurs de mesures qui privent les enfants de leur enfance, en voulant les faire grandir trop tôt. Il est temps d’agir pour multiplier dans nos villes et nos quartiers des structures qui ont fait leurs preuves depuis de très nombreuses années : des structures respectueuses de la nature des petits enfants, telle qu’elle a été observée par de nombreux professionnels, qui favorisent le jeu autonome et les interactions sociales des enfants. Il s’agit d’un besoin identifié par Fröbel et de nombreux pédagogues avec lui il y a des dizaines d’années, et que de nombreux chercheurs viennent confirmer aujourd’hui. 

Les jardins d’enfants sont des structures d’avenir, faisons confiance aux enfants, laissons-les grandir et se développer en respectant leur nature profonde… 

Pascale Xheneumont