Pourquoi le jeu libre est indispensable au développement de l’enfant ?

Ce que dit la science

Alors que le temps et les espaces dédiés au jeu libre se réduisent, de nombreuses recherches soulignent son rôle fondamental dans le développement global de l’enfant. Bien plus qu’un simple moment récréatif, le jeu libre constitue un besoin biologique et psychique essentiel, au cœur de l’équilibre émotionnel, social, cognitif et corporel. À la croisée des apports scientifiques contemporains et de la pédagogie Steiner‑Waldorf, cet article explore pourquoi offrir aux enfants du temps, de l’espace et de la liberté de jouer est un véritable choix d’avenir.


Qu’est-ce que le jeu libre ? Une définition essentielle

Le jeu libre est une activité spontanée, initiée et dirigée par l’enfant lui‑même. Il n’a pas d’objectif extérieur prédéfini, pas de résultat attendu, pas de consigne imposée par l’adulte. L’enfant y choisit quoi jouer, comment jouer, avec quoi, avec qui, et pendant combien de temps.

Dans le jeu libre, le processus prime sur le résultat. L’enfant agit par élan intérieur, par curiosité et par plaisir d’explorer. Il peut transformer les objets, inventer des situations, répéter une action, la modifier, l’abandonner puis y revenir. Cette liberté permet un engagement profond du corps, de l’imagination, des émotions et de la pensée.

enfant jouant librement
Jeu libre au jardin

Les chercheurs s’accordent aujourd’hui pour reconnaître le jeu libre comme une activité développementale fondamentale, indispensable au développement cognitif, émotionnel, social et physique de l’enfant1 2. Il ne s’agit pas d’un temps « en plus », mais d’un besoin biologique et psychique.

Le déclin du jeu libre : un enjeu éducatif et sociétal majeur

Depuis plusieurs décennies, le temps accordé au jeu libre a fortement diminué dans la vie des enfants. La généralisation des écrans, la multiplication des activités dirigées, la réduction des espaces naturels accessibles et la pression autour des apprentissages précoces modifient profondément le quotidien de l’enfance.

Or, plusieurs chercheurs ont mis en évidence un lien entre ce recul du jeu libre et l’augmentation des troubles anxieux, des difficultés attentionnelles et du sentiment d’impuissance chez les enfants et les adolescents (Gray, 2011). Le jeu libre ne constitue pas un simple temps récréatif : il répond à un besoin développemental fondamental, indispensable à l’équilibre émotionnel, social, cognitif et physique de l’enfant.

Dans ce contexte, repenser la place du jeu libre, les espaces qui lui sont dédiés et le temps qui lui est accordé devient un enjeu éducatif essentiel.

Le jeu libre : une expérience fondatrice pour comprendre le monde

Des espaces de jeu sont des espaces d’avenir. Dans le jeu, les enfants appréhendent la nature et leur milieu culturel par l’imitation. En jouant, ils reproduisent ce qui se passe autour d’eux : leur vécu du monde s’ancre de la sorte profondément en eux, par le biais du jeu mais aussi du mouvement, sans avoir besoin de passer par une quelconque forme d’intellectualisation.

Le jeu des enfants constitue de ce fait la base de la compréhension ultérieure du monde. La « préhension » devient « compréhension ».

Les recherches en psychologie du développement confirment que l’enfant apprend d’abord par l’action et l’expérience sensorimotrice. Jean Piaget a montré que les premières formes de pensée s’enracinent dans l’action, bien avant l’accès à l’abstraction 3. Gordon M. Burghardt4 décrit le jeu libre comme une forme d’expérimentation active du monde, enracinée dans l’action et le mouvement. Le jeu permet à l’enfant d’explorer son environnement, d’en transformer les usages et d’éprouver des situations variées dans un cadre sécurisé, sans intention consciente d’apprentissage. Ce vécu corporel et relationnel constitue une base essentielle à partir de laquelle pourra, plus tard, émerger la compréhension conceptuelle du monde.

Le jeu libre : une activité initiée par l’enfant, moteur du développement cognitif

De façon spontanée, et dès qu’on lui en laisse la possibilité, l’enfant joue. Il est alors l’initiateur de son activité, le créateur, l’inventeur. Il se met en « mouvement » de par son propre élan. Il peut simultanément construire, mettre en scène et imaginer.

Cette capacité à initier son activité est centrale pour le développement des fonctions exécutives : planification, flexibilité cognitive, inhibition et mémoire de travail. Des recherches en psychologie du développement montrent que les situations de jeu auto‑dirigé, dans lesquelles l’enfant choisit, organise et régule lui‑même son activité, sollicitent directement ces compétences exécutives et favorisent leur maturation5 6.

Le fait que le jeu ne soit pas organisé à l’avance permet à l’enfant d’expérimenter, d’ajuster, d’essayer et de recommencer. Cette liberté favorise la créativité, la résolution de problèmes et une pensée souple, adaptable 7.

Des études comparant le jeu libre aux activités structurées montrent que les contextes de jeu libre favorisent un engagement cognitif plus riche, une participation plus active et des interactions adultes‑enfants plus ajustées que les activités dirigées par l’adulte 8.

Des matériaux simples pour favoriser l’imagination

Pour favoriser l’imagination lors des jeux libres, les jouets doivent être choisis avec soin. Ce sont des jouets simples, en matériaux naturels, non préformés : planches, tissus, cordes, paniers, rondins de bois, cailloux, ainsi que des jouets rudimentaires « faits maison ».

Les objectifs pédagogiques de ce matériel sont multiples :

  • permettre le jeu coopératif,
  • favoriser des constructions d’envergure, qui deviennent aussi des parcours de psychomotricité imaginés par les enfants eux‑mêmes,
  • soutenir un jeu symbolique ouvert, non imposé par la forme du jouet,
  • permettre à l’enfant de faire l’expérience que faire soi‑même et imaginer soi‑même est profondément gratifiant.

Ces choix rejoignent les recherches sur les loose parts, qui montrent que les matériaux ouverts favorisent la créativité, la résolution de problèmes et l’engagement durable dans le jeu 9.

Le jeu libre et le développement physique et sensorimoteur

Planches, tissus et rondins deviennent cabane, bateau ou château. Ces matériaux sollicitent intensément le corps : équilibre, coordination, force, précision gestuelle et conscience corporelle.

Le jeu libre, en particulier lorsqu’il inclut du mouvement varié et du jeu en extérieur, favorise un développement moteur harmonieux, une meilleure santé cardiovasculaire et une densité osseuse accrue 10. Les pédiatres soulignent également son rôle dans la prévention de la sédentarité 11.

Le jeu libre en nature : explorer, éprouver, prendre des risques mesurés

Enfant jouant dans la boue
La nature comme source inépuisable d’expériences sensorielles réelles

Le jeu libre en nature offre à l’enfant un terrain d’exploration particulièrement riche. Contrairement aux espaces entièrement sécurisés et standardisés, les environnements naturels présentent une variabilité permanente : sols irréguliers, éléments mobiles, hauteurs, textures, conditions changeantes. Ces caractéristiques invitent l’enfant à ajuster ses mouvements, à évaluer les situations et à développer une perception fine de ses propres capacités.

La recherche montre que la possibilité de prendre des risques mesurés, choisis par l’enfant lui‑même, joue un rôle essentiel dans le développement de la confiance en soi, de l’autonomie et de la régulation émotionnelle. Ellen Beate Sandseter a identifié plusieurs formes de « jeu risqué » bénéfiques, comme grimper, sauter, jouer à proximité d’éléments naturels ou se déplacer à grande vitesse, lorsque ces expériences se déroulent dans un cadre sécurisé mais non sur‑contrôlé 12.

Le jeu libre en nature permet également de développer des compétences d’auto‑protection : l’enfant apprend à reconnaître ses limites, à anticiper les conséquences de ses actions et à ajuster son comportement. Des études montrent que les enfants régulièrement exposés à des jeux extérieurs non dirigés présentent une meilleure gestion du risque et moins de comportements dangereux à long terme 13.

Enfin, le contact régulier avec la nature est associé à une réduction du stress, à une amélioration de l’attention et à un bien‑être émotionnel accru. Il soutient un jeu plus long, plus concentré et plus profondément engagé, favorisant ainsi un développement global harmonieux 14 15.

L’évolution du type de jeu au fil du développement

Le jeu libre évolue naturellement avec l’âge. Le petit de 3 ans va empiler, rassembler, remplir, vider… Son désir est d’interagir avec le monde et d’expérimenter les gestes et les mouvements qu’il perçoit. Son jeu n’est pas organisé d’avance. Son intérêt se laisse capter par quelque chose: un tronc d’arbre, des blocs de construction, une poupée, et le jeu progresse tout seul. Le jeu est avant tout sensorimoteur : manipuler, transporter, empiler, explorer. Ces expériences construisent les bases de la coordination et de la pensée

Puis peu à peu, il va vraiment “jouer” avec son environnement en le transformant, en reproduisant à sa façon, ce qu’il perçoit dans son entourage. Le jeu va s’organiser à partir d’une idée. Tout d’abord, l’enfant sait à quoi il veut jouer, puis il rassemble les objets qui vont lui servir. Un élément intérieur apparaît qui va se développer en représentations concevant des projets. L’espace du jeu est transféré de l’extérieur à l’intérieur. Le jeu devient ainsi progressivement symbolique. Un objet peut en représenter un autre, une histoire se déploie. Ce type de jeu est étroitement lié au développement du langage et de la pensée abstraite 16.

Avec l’âge, le jeu devient de plus en plus social et coopératif. Les enfants négocient, créent des règles, ajustent leurs rôles. Ces compétences sociales complexes se développent particulièrement bien lorsque le jeu reste libre et auto‑organisé (Gray, 2011).

Le jeu libre : un espace d’apprentissage social et émotionnel

Apprendre à jouer ensemble

Le jeu permet aussi tout particulièrement à l’enfant, dans un contexte de groupe, et de par la liberté qui est donnée, de vivre de multiples expériences de rencontres avec les autres, développant ainsi ses capacités sociales. Il y expérimente la coopération, la gestion des conflits, l’empathie et la prise de perspective. Ces compétences se développent efficacement lorsqu’elles sont vécues sans médiation adulte constante (Lester & Russell, 2010).

Une étude menée par Burdette et Whitaker (2005) 17 montre que le jeu libre soutient non seulement la santé physique, mais aussi l’attention, l’autorégulation et la qualité des interactions sociales. Ces compétences sont aujourd’hui reconnues comme essentielles à la réussite scolaire et au bien‑être psychique. Le jeu symbolique joue également un rôle dans la régulation de l’agressivité. Il permet aux enfants d’explorer des comportements sociaux intenses dans un cadre symbolique et sécurisé, favorisant ainsi l’apprentissage des limites et du contrôle de soi 18.

Le jeu libre permet aussi la régulation émotionnelle. Il offre un espace symbolique pour exprimer peurs, tensions et joies. Il est associé à une diminution du stress et de l’anxiété, ainsi qu’à une meilleure estime de soi 19.

Le jeu libre comme fondement des apprentissages futurs

Toutes ces expériences concrètes faites dans le jeu pénètrent inconsciemment mais profondément l’enfant. De façon naturelle, à son propre rythme, il fonde ainsi les bases de ses futurs apprentissages. En jouant librement l’enfant devient actif, il développe ses forces de créativité, son imagination, à la base d’une pensée créatrice, une pensée dont la créativité tend vers l’avenir.  Il expérimente le monde des objets et des lois physiques, les rapports sociaux, et ses propres capacités physiques. Il rejoue la vie à sa façon. Dans une étude faite aux USA, Sara Smilansky a examiné le rapport entre des jeux menés dans un jardin d’enfants structuré, plein de fantaisie, et le comportement ultérieur de ces enfants à l’école. Elle a constaté que le jeu soutient les aptitudes cognitives requises en cours. Les enfants qui étaient « bons » au jeu faisaient preuve d’une volonté d’apprendre, d’une exubérance et d’aptitudes sociales développées. Dans son livre « Childrens’ play and learning »20, elle mentionne l’importance des jouets simples, de structure non achevée, et les problèmes que causent les exercices didactiques sous forme de jeux, devenus populaires de nos jours.

 

Le Comité sur les droits de l’enfant des Nations Unies souligne aussi l’importance du jeu libre pour les apprentissages : « Le jeu libre est essentiel pour la santé et le bien-être des enfants ; il favorise le développement de la créativité, de l’imagination, de la confiance en soi, de l’efficacité personnelle et de nombreuses autres aptitudes physiques, sociales, cognitives et émotionnelles. Il favorise tous les aspects de l’apprentissage.» Une importance également reconnue par les pédiatres.

Le jeu libre au cœur du jardin d’enfants Waldorf

Au jardin d’enfants Waldorf, le jeu libre n’est pas un temps « entre deux activités » : il constitue le socle même de la journée. C’est à travers ce jeu initié par l’enfant que se construisent, pas à pas, les fondations du développement physique, émotionnel, social et cognitif.

Concrètement, l’espace est soigneusement pensé pour soutenir cette dynamique. On y trouve des lieux qui invitent au mouvement, aux grandes constructions, à l’exploration corporelle, mais aussi des espaces plus contenus, des coins où l’enfant peut se retirer, observer, rêver ou jouer à l’abri des regards. Cette diversité spatiale permet à chacun de trouver sa juste place, selon son tempérament et son besoin du moment.

Le matériel proposé est volontairement simple, ouvert et non prédéterminé : tissus, planches, rondins de bois, paniers, pierres, figurines épurées. Ces objets, loin de dicter un usage précis, soutiennent le jeu symbolique, la créativité et la capacité de transformation.

Le temps, lui aussi, est un élément clé. Les périodes de jeu sont longues, continues et peu interrompues, afin de permettre à l’enfant d’entrer pleinement dans son activité. Cette continuité est essentielle : elle favorise la concentration, la persévérance et la capacité à réguler ses émotions.

Dans ce cadre, le rôle de l’adulte est discret mais fondamental. La jardinière veille à la sécurité, à la qualité de l’ambiance, à la cohérence du cadre, mais sans diriger le jeu. Sa présence calme et attentive offre un sentiment de sécurité intérieure, à partir duquel l’enfant peut explorer librement. Cette posture soutient l’autonomie, la confiance en soi et la capacité à entrer en relation avec les autres.

Ainsi, au jardin d’enfants Waldorf, le jeu libre n’est pas seulement un moyen de s’exprimer : il est reconnu comme une voie naturelle d’apprentissage, profondément respectueuse du rythme de l’enfance et porteuse de compétences essentielles pour la vie future.

Notes
  1. Gray, P. (2011). The Decline of Play and the Rise of Psychopathology in Children and Adolescents. American Journal of Play, 3(4), 443-463.
  2. Lester, S., & Russell, W. (2010). Children’s Right to Play: An Examination of the Importance of Play in the Lives of Children Worldwide Working Paper No. 57. The Hague, The Netherlands: Bernard van Leer Foundation.
  3. Piaget, J. (1964). La formation du symbole chez l’enfant : imitation, jeu et rêve, image et représentation
  4. Burghardt, G. M. (2011). Defining and Recognizing Play. The Oxford Handbook of the Development of Play, 9-18.
  5. Whitebread, D., Basilio, M., Kuvalja, M., & Verma, M. (2012).
    The importance of play: A report on the value of children’s play with a series of policy recommendations.
    University of Cambridge.
  6. Barker, J. E., Semenov, A. D., Michaelson, L., Provan, L. S., Snyder, H. R., & Munakata, Y. (2014). Less‑structured time in children’s daily lives predicts self‑directed executive functioning.Frontiers in Psychology, 5, 593.
  7. Gray, P. (2013/2023).Libre pour apprendre : Pourquoi libérer l’instinct de jeu rend les enfants plus heureux, plus autonomes et meilleurs élèves pour la vie. Arles : Actes Sud, coll. Babel essais
  8. Kwon, K.-A., Bingham, G., Lewsader, J., Jeon, H.-J., & Elicker, J. (2013). Structured task versus free play: The influence of social context on parenting quality, toddlers’ engagement with parents and play behaviors, and parent–toddler language use. Child & Youth Care Forum, 42(3), 207-224
  9. Nicholson, S. (1971).
    How not to cheat children: The theory of loose parts. Landscape Architecture, 62(1), 30–34
  10. Pellegrini, A. D. (2009). The role of play in human development. New York : Oxford University Press.
  11. Ginsburg, K. R. (2007). The importance of play in promoting healthy child development and maintaining strong parent-child bonds. Pediatrics, 119(1), 182–191.
  12. Sandseter, E. B. H. (2007). Categorising risky play — how can we identify risk‑taking in children’s play? European Early Childhood Education Research Journal, 15(2), 237–252.
  13. Brussoni, M., Gibbons, R., Gray, C., Ishikawa, T., Hansen Sandseter, E. B., Bienenstock, A., Chabot, G., Fuselli, P., Herrington, S., Janssen, I., Pickett, W., Power, M., Stanger, N., Sampson, M., & Tremblay, M. S. (2015).
    What is the relationship between risky outdoor play and health in children? A systematic review.
    International Journal of Environmental Research and Public Health, 12(6), 6423–6454.
  14. Louv, R. (2008). Last child in the woods: Saving our children from nature‑deficit disorder. Chapel Hill, NC : Algonquin Books.
  15. Kuo, M., Barnes, M., & Jordan, C. (2019). Do experiences with nature promote learning? Converging evidence of a cause‑and‑effect relationship. Frontiers in Psychology, 10, 305.
  16. Smilansky, S. (1968). The Effects of Sociodramatic Play on Disadvantaged Preschool Children. New York, NY : John Wiley & Sons.
  17. Burdette, H. L., & R. C. Whitaker. (2005). Resurrecting free play in young children: looking beyond fitness and fatness to attention, affiliation, and affet. Archives of Pediatrics & Adolescent Medicine, 159(1), 46-50.
  18. Peterson, J. B., & Flanders, J. L. (2005). Play and the regulation of aggression. In R. E. Tremblay, W. H. Hartup & J. Archer (Eds.), Developmental origins of aggression (pp. 133-157). New York: Guilford Press.
  19. Yogman, M., Garner, A., Hutchinson, J., Hirsh‑Pasek, K., & Golinkoff, R. M. (2018).
    The power of play: A pediatric role in enhancing development in young children. Pediatrics, 142(3)
  20. Smilansky, S. (1968). Children’s Play and Learning. New York, NY : John Wiley & Sons.